Les chercheurs doivent-ils boycotter Elsevier?
Elsevier est un des principaux éditeurs scientifiques mais son attitude face à la communauté scientifique pose de réels problèmes éthiques. Les chercheurs peuvent se poser la question du boycott de ce poids lourd de l'édition scientifique.
Titre original : Faut-il boycotter Elsevier ?
On a déjà longuement discuté des problèmes liés aux revues scientifiques et des possibilités offertes par l’accès libre. Mais certaines pratiques récentes du grand éditeur Elsevier posent vraiment la question aujourd’hui d’un boycott pur et simple.
Elsevier est un acteur quasi-incontournable de l’édition scientifique, publiant 250 000 articles par an dans plus de 2000 journaux (si j’en crois Wikipedia). Poids lourd de l’édition scientifique, sa responsabilité est grande, tant à l’égard de la Science – Elsevier édite par exemple les Compte Rendus de l’Académie des Sciences de notre beau pays- que des scientifiques qui, rappelons-le, travaillent quasiment gratuitement pour les éditeurs scientifiques du fait du système de revue par les pairs.
Des pratiques douteuses
Cependant, force est de constater que l’attitude d’Elsevier pose des problèmes de façon récurrente. Pour ne citer que trois affaires parmi les plus récentes :
- En Septembre 2005, on apprenait via la célèbre revue médicale The Lancet que la maison mère d’Elsevier, Reed-Elsevier, était impliquée dans le commerce d’armes ! Certes, business is business, mais disons que sans verser nécessairement dans la philanthropie, on attend un comportement plus éthique d’un éditeur scientifique. Devant les pressions de la base, Reed-Elsevier s’est débarrassé de sa branche la plus meurtrière en Mai 2008.
- En 2009 éclate la controverse sur le journal Chaos, Solitions and Fractals. On soupçonne un détournement de la revue au profit de son éditeur en chef, qui y publie en quelques années la bagatelle de 322 papiers dans cette seule revue (voir quelques chiffres sur ce blog)! Là encore, Elsevier fait le ménage et le journal vient de réouvrir semble-t-il.
- L’an dernier, The Scientist révèle qu’Elsevier aurait publié 6 faux journaux médicaux entre 2000 et 2005. Ces journaux avaient la couleur et le goût de journaux scientifiques, mais étaient en réalité financés par des compagnies pharmaceutiques, ce qu’Elsevier s’était gardé de révéler… Encore une fois, Elsevier a bien été obligé de reconnaître certains problèmes.
Une stratégie de packages inacceptable
On le voit, Elsevier est donc régulièrement pris les mains dans le pot à confitures. Mais c’est paradoxalement des pratiques tout ce qu’il y a de plus légales et d’éthiques qui posent problème aujourd’hui à mon sens. Car des événements récents prouvent aujourd’hui qu’Elsevier considère les chercheurs, qui sont à la fois ses clients, ses serviteurs et ses vaches à lait, pour des imbéciles.
Elsevier se livre d’abord de plus en plus à des pratiques plus proches du vendeur de chaînes câblées que de l’éditeur scientifique. Un exemple parmi d’autres : Elsevier vend des “packages” d’abonnements de revues aux universités et se livre actuellement à un saucissonnage tout à fait inacceptable : il sépare actuellement les revues récentes et trendy du package basique, pour les inclure dans d’autres packages incluant d’autres revues plus que mineures.
Du coup, l’université voulant se mettre à la page devra acheter quasiment tous les packages pour avoir accès à la totalité des bonnes revues. Et, en période de vaches maigres, certaines universités refusent désormais purement et simplement; sans être dans le secret des Dieux, j’imagine que quelque chose de similaire s’est passé récemment dans le cas de Paris VI qui a résilié il y a quelques jours son contrat avec Elsevier.
Une position cynique sur le financement de la recherche publique
L’autre événement qui a de quoi faire sortir le scientifique lambda de ses gonds, c’est une tribune dans le Telegraph. Oh, rien d’inhabituel en ces temps de propagande obsédés par la dette publique, un discours classique de coupe dans les dépenses, soutenant le plan d’une terreur British appelée George Osborne. Sauf que le plan en question prévoit des coupes drastiques dans le secteur éducatif, et spécifiquement universitaire : - 40 % de dépenses dans ce domaine ! Et cette tribune d’entrepreneurs, soutenant ces coupes, est signée … par Anthony Habgood, le Chairman de Reed Elsevier. Peut-on faire plus imbécile et plus cynique qu’un “entrepreneur” dont le business model repose sur l’expertise et le travail bénévole de personnes dont l’activité est financée en grande partie sur des fonds publics et qui soutient en parallèle une coupe drastique de ces mêmes dépenses publiques ?
Elsevier, du fait de son poids énorme, se comporte en monopole, se permet de donner des leçons de rigueur à l’État britannique d’un côté tout en pressurisant le secteur universitaire de l’autre. Il se trouve que nous, chercheurs, avons aussi le pouvoir de donner une leçon d’économie à Elsevier. Tout quasi-monopole non naturel étant néfaste pour l’économie, nous rendrions probablement service à la société en général en refusant désormais de travailler avec Elsevier, en refusant de référer les papiers soumis à une revue du groupe Elsevier, en refusant d’y envoyer nos papiers, ce qui in fine, devrait forcer Elsevier à mettre la clé sous la porte (d’une façon ou d’une autre).
En ce qui me concerne, je suis assez choqué par tout cela et désormais, je ferai mon possible pour m’abstenir de référer des papiers pour Elsevier, et je n’y enverrai plus mes papiers. Je privilégierai en priorité les journaux en accès libre et les journaux de sociétés savantes (comme Science ou Physical Review).
>> Photo FlickR CC : Campaign Against Arms Trade, martineno
>> Article initialement publié sur Matières vivantes
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